Interview with L'Humanité, August 6, 2001 (in French)
PIRATERIE: "La puissance d'un modèle alternatif "
Marcus Rediker (1), universitaire à l'université américaine de Pittsburgh, est spécialiste de
l'histoire de la piraterie et du monde maritime. Il répond aux questions de l'Humanité.
Vous avez écrit beaucoup de livres concernant la piraterie et ses vues politiques. Pourquoi un tel
intéérêt pour cela ?
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Marcus Rediker. J'ai commencé à étudier les pirates dans les années soixante-dix, au lendemain
immédiat des luttes globales des années 1968-1973. J'ai voulu faire le genre d'histoire dont le
chemin avait été frayé par des disciples de gauche tels que E.P. Thompson, Christopher Hill et
Albert Soboul, histoire appelée " histoire du dessous " ou " histoire populaire ". J'étais
particulièrement intéressé par l'emploi de compte rendu d'audiences pour écrire l'histoire des
pauvres, de ces gens parfois illettrés qui n'ont laissé aucun document leur appartenant. Ainsi j'ai
plongé dans la piraterie, sachant qu'il y avait un grand nombre de documents juridiques sur
lesquels on pouvait travailler.
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Pourquoi parlez-vous de " prolétariat maritime " au sujet de la piraterie ?
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Marcus Rediker. Ce que j'ai trouvé chez les pirates était une organisation et une conscience
sociales complexes et des relations antagonistes vis-à-vis des puissances établies de l'Atlantique du
début du XVIIIe sièècle. Mais afin de comprendre tout cela, j'ai dû faire marche arrière et faire
une étude beaucoup plus large du groupe d'ouvriers à partir desquels les pirates eux-mêmes
s'étaient développés : les marins, ces gens dont le travail a rendu le commerce du Grand
Atlantique possible à cette époque. J'ai donc étudié ces marins (dans un livre appelé Between the
Devil and the Deep Blue Sea), et conclu qu'ils représentaient le premier prolétariat du monde.
C'étaient des ouvriers privés de terre, forcés à chercher du travail pour de maigres payes, et puis,
une fois en mer, contraints de subir la discipline brutale imposée par des négociants et des
capitaines de bateau, dont le seul but était la quête de l'accumulation mondiale du capital. Les
pirates sont alors apparus comme un obstacle important à la construction d'un système capitaliste
international. Les autorités ont conclu qu'ils devaient être exterminés et, en effet, bon nombre
d'entre eux l'ont été, dans une série de batailles navales et de pendaisons en masse.
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Qu'est-ce qui vous a le plus intéressé dans vos études sur la piraterie ?
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Marcus Rediker. Ce qui m'a le plus captivé est la manière dont les pirates organisaient leurs
navires, manière très différente de celles qui étaient alors courantes dans la marine et dans les
industries de navigation, toutes deux particulièrement brutales : les pirates limitaient la discipline,
élisaient leurs officiers et prenaient toutes les décisions par vote collectif de l'équipage entier. J'ai
alors commencé à me rendre compte que ce n'était pas seulement la menace contre la propriété
qui a alimenté les craintes des capitalistes. C'était également la puissance d'un exemple alternatif :
les voies subversives par lesquelles les pirates ont montré à tous les marins, autour du monde,
qu'un bateau pouvait fonctionner différemment, plus démocratiquement, avec plus d'humanité.
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Pourtant, cette piraterie que vous considérez comme une force révolutionnaire semble avoir été
longtemps ignorée par les théories de gauche, notamment marxistes ?
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Marcus Rediker. Pendant mes études, j'ai constaté que beaucoup des historiens et des théoriciens
de la classe ouvrière avaient eu peu à dire au sujet des marins ou des pirates. C'est comme si ces
deux groupes étaient " mis à l'index ", comme un certain " autre " étrange qui a attiré l'attention
on ne sait trop comment. Etant donné que les marins ont relativement tardé pour s'organiser en
syndicats, et qu'ils n'étaient pas considérés comme des ouvriers respectables (ils étaient trop
frustres, trop une " race à part " selon certains), ils ont été négligés. Certains ont insisté pour voir
les pirates comme des " criminels " et non comme des ouvriers. Seuls les anarcho-syndicalistes et
leurs historiens ont toujours prêté plus d'attention aux marins, en grande partie parce qu'ils avaient
eux-mêmes des effectifs importants au sein de ce prolétariat maritime.
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Pensez-vous que l'étude de la piraterie peut être intéressante pour le mouvement ouvrier
révolutionnaire contemporain ?
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Marcus Rediker. Oui, je pense qu'une étude des pirates serait pertinente pour les mouvements
ouvriers contemporains. Les pirates fournissent un important exemple d'auto-organisation
prolétarienne. Ils se sont eux-mêmes organisés dans des voies créatives, oppositionnelles, et je
pense que nous pouvons apprendre d'eux quelque chose d'important.
Entretien réalisé par
Frédéric Durscaso
(1) Vient de publier récemment, avec Peter Linebaugh, The Many-Headed Hydra : Sailors,
Slaves, Commoners, and the Hidden History of the Revolutionary Atlantic, 2000, Beacon Press,
Boston.
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